Dès l’enfance, j’ai passé tout mon temps à dessiner.
Je m’étonne encore de ma détermination, d’autant plus que ma famille était très éloignée du monde artistique.
À dix-huit ans, je suis entrée aux Beaux-arts de Paris.
Trois ans plus tard, je me suis inscrite à l’académie d’Arts plastiques, une école qui suivait les préceptes du Bauhaus : rigueur et abstraction héritées du fameux Point, Ligne, Surface de Kandinsky. J’ai suivi ces études avec passion. Parallèlement, j’ai continué à peindre, en subissant l’influence d’autres grands maîtres, Dürer, Cézanne, Mondrian…
Mais rien de ce que j’ai fait alors ne m’a satisfaite. Dans une sorte de rage, j’ai tout jeté, des quantités de toiles, des cartons pleins de travaux.
Pour une plus libre réflexion sur mon métier de peintre, j’ai souhaité me soustraire à l’influence des courants artistiques de l’époque.
Pour lieux de rêveries, j’ai choisi des promenades… J’ai photographié des bouts de nature comme des bouts du monde.
En me servant de ces photos, j’ai dessiné en couleur des paysages d’une réalité recomposée. Je les ai surnommés « tableaux de voyage » parce qu’ils étaient faciles à transporter. La série s’appelait Concerto.
L’explosion de liberté de la fin des années 1960 avait éveillé ma curiosité à toutes sortes d’expériences, parmi lesquelles l’usage de différentes drogues, dont l’opium.
C’est pendant cette période que j’ai dessiné Concerto.
Avec étonnement, j’ai observé le papier qui se tendait et se rétractait, un mouvement semblable à celui de la respiration. Le motif de la trame m’émerveillait, vibration d’un dessin déjà achevé en lui-même. L’hallucination de mon sujet s’imprimait sur la surface, et j’essayais d’y inclure mon tracé de manière à ce que la vie du papier soit en accord avec la vie de mon dessin.
Les uns après les autres, les tableaux se sont accumulés. Établir un ordre pour le rangement est devenu une question capitale.
J’ai fabriqué soixante boîtes noires, puis j’ai glissé un tableau à l’intérieur de chacune d’entre elles.
L’ensemble de ces boîtes constituait un volume imposant. Chaque fois qu’on en déplaçait une ou plusieurs, une nouvelle architecture se recomposait.
Ce fut une révélation.
Le jeu des boîtes s’est imposé comme nouvelle possibilité, les tableaux n’étaient plus un aboutissement.
Avec les éléments tableaux ou boîtes, j’ai développé différentes scénographies. L’ordre de rangement est devenu prétexte. Seule comptait la proposition scénographique qui modifiait la signification du tableau.
À partir de 1981, j’ai développé de nouveaux thèmes : Danaé, Noire, Goudron, Anthracite…
À chaque thème correspondait un plan scénique permettant de bien voir le tableau, ou de ne pas le voir très bien, ou encore de ne pas le voir du tout.
La perception de l’œuvre et sa dynamique étaient désormais au centre de toutes mes préoccupations.
En 1987, l’espace de mon atelier, envahi par les œuvres des années précédentes, est devenu si restreint que je me suis mise à travailler sur des scénographies à échelle réduite disposées à l’intérieur de boîtes éclairées.
Pourtant, cinq ans plus tard, je n’avais plus de place pour bouger. C’est alors qu'un de mes amis Serge Assouly m’a proposé un lieu pour y déposer mes œuvres : le souterrain.
Il s’agissait du sous-sol d’une usine désaffectée située au bord de la Seine, à Épinay.
Quand je l’ai visité pour la première fois, j’ai eu le coup de foudre.
Au rez-de-chaussée, on descendait un petit escalier en fer. En bas, une porte s’ouvrait sur une grande salle d’où partaient de nombreux tunnels qui s’enfonçaient sous la terre.
À la lueur des bougies, j’ai été frappée par la splendeur des briques peintes à la chaux. Ce lieu avait quelque chose qui échappait à toute idée esthétique de beauté ou de laideur. Il était étrange, calme, et sa paix oubliée devint pour moi sa beauté réelle.
Après une longue observation de ces tunnels, j’ai déchiffré un code le long de leurs parois : l’asymétrie de la pose des briques, la cadence longue, puis courte, toutes les deux rangées. J’en ai retenu le principe de base : celui de l’irrégularité de la pose dans un alignement irréprochable.
Alors, j’ai construit moi aussi des murs. J’ai fabriqué les briques avec de la terre, je les ai portées à cuire, puis assemblées avec des joints de béton pour former des carrés.
J’ai dessiné des plans de constructions et je les ai chiffrés.
En bibliothèque, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver à propos de la brique : c’était énorme.
Les recherches archéologiques menées en Mésopotamie montrent que ce matériau est apparu entre 3100 et 2900 avant Jésus-Christ.
Les architectes égyptiens l’ont utilisé dans la plus haute Antiquité. La Grande Muraille de Chine fut construite en briques noires…
Dans les rues, j’ai photographié des murs de brique.
Sur toile, je les ai peints avec de la couleur noire, rouge, blanche.
Sur toile encore, à la feuille d’or, du 22 carats…
Pendant que je peignais les murs, je me suis souvent demandé si peindre des murs était une fin en soi ou bien si j’étais vraiment intéressée par ce qu’il y avait derrière le mur.
Parfois je me disais que le rien du mur me suffisait. D’autres fois au contraire, je m’en évadais en songeant à ce qu’il y avait derrière ce mur. Cette position excitait ma curiosité et mon imaginaire. Cependant j’ai continué à peindre des murs pendant plusieurs années comme si je devais laisser le temps s’écouler sans me poser davantage de questions.
J’étais comme une prisonnière dans sa cellule, celle-ci était mon univers, je l’avais choisie.
Pour tromper mon isolement je m’inventais des jeux de brique.
C’est avec les derniers tableaux Or Bleu que j’ai compris que mon travail avec les murs s’achevait. Sur la toile bleue, les formes des briques recouvertes de feuille d’or resplendissaient de lumière et j’ai deviné que bientôt je pourrais voir ce que le mur m’avait caché depuis si longtemps.
Dès le commencement, mon idée a été de peindre des séquences d’un même jardin. En peinture, peindre exactement le même tableau est impossible,il n’y a que la photo qui peut dupliquer l’image. Autant que possible, j’ai cherché une ressemblance maximale entre deux ou trois jardins et les petites différences qui s’y sont glissées ont captivé mon attention.
En observant les traces du pinceau, je savais que les fleurs, les herbes et les feuilles avaient trouvé imperceptiblement des places différentes de celles du tableau qui précédait. Comme si, dans ce paysage, quelques heures s’étaient écoulées et que les fleurs, les herbes, et les feuilles des jardins avaient poussé presque à peine, ou bien encore, que quelques-unes des feuilles étaient tombées dans cette lumière particulière, presque pareille elle aussi au tableau qui suivra, et qui marque un petit écart du temps.
À la tombée de la nuit, dans une allée nouvelle, je contemplais des feuilles roses et vertes éparpillées au sol entre des cailloux bleus et le tableau suivant montrait les mêmes feuilles roses et vertes éparpillées au sol entre des cailloux bleus avec une différence infime, celle du jour qui décline lentement.
J’effleurais au pinceau la délicatesse d’un contour, rien n’était heurté, je caressais mon jardin tout en le composant.
Dans la crainte de perdre le rêve suave qui m’inspirait, je ne délimitais qu’à peine les formes, je ne posais qu’à peine les couleurs.
J’évitais qu’une brusquerie du pinceau, ou qu’un geste trop vif, efface l’instant suprême d’une vibration qui semblait couvrir mon tableau.
En silence, à l’écoute du moindre signe, mon tableau se découvrait peu à peu.
Les jardins étaient ma promenade quotidienne ouvrant sur l’infinie perspective et je me plaisais chaque jour, comme un jardinier, à y entretenir ce printemps perpétuel.
Chaque matin en me levant, j’examinais mon jardin et je décidais de verdir une feuille, de la grandir ou bien encore de réveiller la couleur d’une fleur dont je ne savais même plus le nom.
Comment se souvenir de quoi que ce soit au Jardin des Bouddhas, il suffit seulement de s’y promener et de contempler.
Je vivais dans mon atelier comme dans un monastère, loin du bruit et de l’agitation du monde, il y régnait un étrange silence qui ressemblait curieusement à ma musique préférée.
Les instants présents se teintaient ici et là d’une légèreté indicible.
Les jours s’enchaînaient les uns derrière les autres presque sans différence, le temps était fluide, je pouvais presque dire que le temps n’existait plus et cela était d’une douceur exquise.
Maintenant, mon regard était tourné résolument vers mes jardins, reflets de mes pensées intérieures. J’étais mue par l’enchantement et la suavité du chant qui en émanait.
En les peignant, je n’ai plus pensé à la fureur de la ville, aux espoirs accomplis ou déçus, je ne voulais plus jeter un regard en arrière sur le passé, ni même faire des projets d’avenir.
Je désirais juste rester dans ce présent, bijou éternel.
Née près du Havre en 1943, je vis et travaille à Paris depuis 1959.
À la fin des années 60, j’ai vécu proche des artistes de diverses disciplines et tendances qui ont animé la scène parisienne notamment, les peintres du Nouveau Réalisme, César, Mimmo Rotella… De la Nouvelle Figuration, Gérard Gasiorowski… Les musiciens de jazz, Barney Wilen, Michel Graillet, Chet Baker… Les metteurs en scène, Georges Lavelli, Jérôme Savary… Les écrivains, Arrabal, Copi… Le cinéaste Luchino Visconti… Ces artistes prestigieux ont formé mon esprit et je leur dois beaucoup. Ils m’ont tous fait partager leurs créations pendant un temps.
J’ai participé aux happenings et performances de Jean-Jacques Lebel, le premier à introduire les happenings en Europe, de Jacques Monory peintre, lié au mouvement Figuration Narrative, et de Luc Ferrari compositeur, qui fut le collaborateur de Pierre Schaeffer à la création du Groupe de recherche musicale.
J’ai obtenu en 1980 une bourse de création du Centre national d’Arts plastiques à Paris.
Expositions en France, Italie et Belgique.
Acquisitions d'œuvres par de grandes collections privées en France, Norvège, Japon, Angleterre, Belgique, Suisse, et par les collections publiques en France, Fonds national d’Art contemporain, Ville de Paris, Musée de Nice...
